Mardi 15 février 2011 2 15 /02 /Fév /2011 19:36

 

Deux heures du matin, un vent glacial de janvier souffle sur Paris.

En hurlant plusieurs skinheads remontent la rue Lepic donnant du pied dans une canette de bière. Leur projectile termine sa course contre un homme endormi dans un sac de couchage au milieu de déchets et de bouteilles vides. Les " crânes rasés " l’entourent, l’insultent en le frappant de leurs chaussures ferrées, celui qui semble être leur chef urine alors sur le visage du sans-logis. Satisfaits d’eux ils repartent reprenant leur jeu.

Le calme est maintenant revenu, seuls les sanglots de la victime s’échappent par saccades tandis qu’un tremblement nerveux parcourt son corps endolori. A demi conscient Clément Guérard, car c’est son nom, songe à sa vie, la vie d’avant, celle où il était chef du personnel dans une importante société et que les employés par respect  l’appelaient " monsieur Clément ".

Il louait alors un superbe appartement de 150m2 rue Monge dans le cinquième arrondissement.      Son épouse était du genre plutôt bien faite, elle le savait et en jouait, elle n’avait jamais voulu avoir de descendance prétextant que c’était chiant les enfants. Madame Guérard ne travaillait pas mais dépensait sans compter grâce au gros salaire de son mari.

 Un jour, comme ça, il reçut une lettre, il était remercié comme on dit et en plus pour éviter de lui verser une indemnité conséquente on lui collait une faute grave sur le dos. Il se disait que c‘était impossible, certainement une erreur, l’entreprise ne pouvait pas se passer de lui et tirer un trait aussi facilement sur vingt ans de sa vie…Bien non, ce n’était pas une erreur mais simplement les actionnaires qui en voulaient plus, toujours plus de fric et ils s’en foutaient royalement de monsieur Clément ces gens là ... Jamais il n’aurait imaginé cela, cette société  était pour Guérard comme une famille, quelle ingratitude pensait-il…

Finalement, reprenant courage et certain de ses capacités Clément  Guérard s’était lancé dans la bataille pour retrouver un emploi. Pendant des mois et des mois sans relâche il s’était démené, mais rien, jamais rien…et toujours les mêmes réponses : trop qualifié ou trop âgé ou bien les deux à la fois.  Pourquoi vouloir faire travailler les personnes au delà de soixante ans si à quarante huit on était déjà trop vieux se lamentait Guérard.

Puis les fins de mois devinrent difficiles, le couple se déchira, l’épouse ne supportait plus de se serrer la ceinture. A la fin, le foin manquant au râtelier la belle pouliche changea d’écurie, en l’occurrence pour la luxueuse résidence d’un joailler de leurs fréquentations.

Ce fut la descente aux enfers de Clément, tout s’écroulait autour de lui, après son emploi perdu, sa femme dont il était si fier l’abandonnait…

Bientôt les loyers ne furent plus honorés et le propriétaire avec qui il entretenait  pourtant des relations amicales le fit expulser. Forcément l’argent prime sur tout et puis le proprio se moquait au moins autant que les actionnaires des soucis de monsieur Clément. Sans un sou, sa valise à la main, Guérard erra dans la ville s’éloignant le plus possible de son quartier.

Ses premières nuits dans la rue furent horribles, ensuite il s’habitua, c’est vrai que l’on finit par s’habituer à tout, sinon on se fout en l‘air. Au suicide il y songeait souvent monsieur Clément, se balancer dans la seine ou sous le métro il y avait bien pensé, mais il gardait une petite lueur d’espoir au fond de lui. Elle n’était pas bien grande cette flamme, toute petite même, il n’aurait pas fallu grand-chose pour l’éteindre, mais elle était toujours là…

Monsieur Clément, lui qui dans sa vie dorée ne donnait jamais la moindre monnaie aux mendiants, dut apprendre à tendre la main pour survivre et se payer les quatre bouteilles de vin qu’il ingérait maintenant quotidiennement .

Jamais il ne se mélangeait aux autres sans-abri, la loi du plus fort régnait, les bagarres étaient fréquentes, et monsieur Clément n’avait jamais appris à se battre. Il fuyait aussi les centres d’hébergement de nuit où on lui avait volé ses chaussures et refilé des puces.

L’amour n’était qu’un vague souvenir pour lui, au début il se faisait plaisir en solitaire en pensant aux bons moments avec sa femme. Une fois même il avait eu un rapport sexuel avec  " Princesse " une clocharde édentée au nez piqué par l’alcool et à la chevelure grasse, il avait d’ailleurs gardé quelques temps en souvenir d’elle une colonie de morpions. Maintenant c’était terminé il n’avait plus ni envie ni érection. De toute façon à part boire il n’avait plus aucun plaisir, le gros rouge c’est un peu le prozac et la cocaïne des pauvres.

Demain il cherchera un endroit où se laver et faire ses besoins. Puis comme tous les jours, il marchera dans les rues, faisant semblant d’être quelqu’un qui se rend quelque part, quelqu’un qui travaille avec un toit et une personne pour l’attendre le soir…d’être simplement " quelqu’un " finalement.

Ensuite il verra, il verra bien monsieur Clément…

 

 

 

 

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Par Marc.Gino - Publié dans : Textes - Communauté : partage
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