Ce texte est ancien et figure plus loin dans mon blog, je l'ai remonté en première page dans un souci de lisibilité car il relate une de mes plus belles découvertes.
Le cimetière oublié
Les vieux de mon village, qui le tenaient eux même des anciens d’autrefois, aimaient à conter l’existence d’un cimetière protestant oublié de tous. Nul ne pouvait en donner l’emplacement et cette histoire faisait surtout figure de légende.
La grande tempête de mille neuf cent quatre vingt dix neuf dévasta à soixante dix pour cent les grandes forêts de ma région, les plus beaux arbres périrent arrachés ou cassés. Ma maison ne fut pas épargnée, dépossédée d’une partie de ses tuiles, dans le jardin un pécher et un prunier ne purent résister au vent. Il me fallut quelques jours pour mettre hors d’eau mon habitation et restaurer mon verger.
Pour me changer les idées, je décidai de m’aventurer sur la colline boisée jouxtant ma propriété. De par sa position stratégique et sa situation élevée, l’homme avait investi ce lieu depuis la nuit des temps jusqu'à la royauté. En partant en randonnée avec " Tomy " , mon chien de l’époque, j’espérais que les excavations causées par les chablis me livreraient des pierres polies, des fragments de poteries, ou des fondations de constructions.
Depuis de nombreuses années je m’intéressais au passé de l‘endroit où sont originaires mes ancêtres, faisant office d’historien local toujours en quête d’indices sur le terrain. Le trajet pour accéder au sommet surplombé par une tour en ruine fut un véritable parcours du combattant, je dus escalader les arbres tombés, parfois empilés sur deux mètres de hauteur, ou ramper sous ceux-ci, mon chien pleurait dans les efforts pour progresser. Etant du genre pugnace je poursuivais mon ascension, ainsi deux heures plus tard j’atteignais le haut du mont, sale, le visage griffé, et le pantalon déchiré.
Je dominais alors l’étendue du désastre tel le survivant d’une planète détruite, à perte de vue devant mes yeux effarés tout n’était plus que désolation… Jugeant le retour trop épuisant, je pris la décision de repartir par l'autre versant un peu moins boisé.
A une cinquantaine de mètres en contrebas de la colline, gisait le plus gros arbre de la région, un énorme châtaigner de quatre cents ans d’existence, pour un périmètre de huit mètres cinquante, le spectacle du géant terrassé m’attrista profondément. Plus bas, deux beaux hêtres basculés d’une pente escarpée, racines dirigées vers le ciel, semblaient implorer dieu. Continuant ma descente, j’arrivais maintenant sur une zone plus plane, un grand chêne y était couché, je remarquai alors dans l’énorme motte de son pied des blocs de plaque d’ardoise de dix à douze centimètres d’épaisseur. Je dégageais avec peine ce qui m’apparut aussitôt être une pierre tombale brisée.
Des lettres, encore dorées par endroits, étaient gravées dans la roche parfaitement lisse et de premier choix. Je m’évertuais à reconstituer le puzzle : c’était l’épitaphe d’un seigneur, indiquant qu’il avait servi le roi, une date apparaissait sur un des éléments : mille six cent soixante dix…
Je me trouvais dans un état d’excitation et de questionnement intensif, étais-je l’inventeur du cimetière fantôme ? Il me fallait en avoir le cœur net, j'y retournais le lendemain matin de bonne heure, avec une pelle et une petite pioche et creusais dans la cavité libérée par la chute du chêne, en surface je mis à jour d‘autres morceaux de pierre tombale, puis creusant un peu plus profondément, j’eus la réponse qui me manquait…
Plus aucun doute n’était permis, un contemporain de louis XIV reposait là, à mes pieds ! Ce n’était donc pas une légende ! Mon coeur battait la chamade, mais curieusement je n’avais pas envie de partager cette découverte, je voulais la garder rien que pour moi et pour eux : " ceux du dessous "… J’imaginais des tas de gens courir partout, prendre des photos, jalonner, creuser, remuer le linceul sableux et en extirper les restes des occupants…
Ma décision fut vite prise, je plaçais les blocs de tombe au côté du noble et rebouchais tout.
Un peu plus loin, au pied d’un charme renversé, je devinai une autre sépulture à laquelle je rendais aussi l’anonymat après une bonne heure de terrassement. Je comprenais maintenant bien des choses, les livres attestaient qu’un culte protestant était célébré dans le château de ma commune, c’était sans doute les châtelains qui reposaient là.
J’avais constaté que les pierres tombales avaient été martyrisées et les noms effacés à coups de marteaux et de burins…
Je pense aujourd’hui détenir la solution : à la révocation de l'édit de Nantes (1685) , le cimetière avait été probablement livré à la vindicte populaire, les sépultures saccagées, les pierres tombales détruites à la masse. Puis le temps ayant fait son œuvre la nature reprit ses droits, dissimulant le lieu de repos éternel …
Au moment où j’écris ces lignes, dix années se sont écoulées, des arbres ont repoussé, plus de traces de la tempête ni de ce qu’elle m'avait permis de découvrir, je suis le gardien du secret et le garant du sommeil des morts.
Parfois, lorsque mes pérégrinations me mènent sur ces lieux empreints de mystère, j’ai toujours un regard et une pensée pour ceux qui dorment là .